Rencontre

Petra Pierrette Berger
ou l'art de mettre le passé au présent

Au premier coup d'oeil on se croirait jadis, au second on croit reconnaître le présent et pour finir on se laisse bercer d'avant en arrière dans un autre monde: celui de l'artist.

Petra Pierrette Berger n'est pas seulement une photographe de grand talent, c'est avant tout une artiste, une femme qui a construit sa vision du monde, une signature spatio-temporelle unique et inimitable. Munie d'un simple boîtier réflex, elle déambule dans les contre-allées de l'automobile ancienne pour évoquer les charmes du temps jadis. Un déjeuner sur l'herbe immortalisé à la Renoir, une carosserie si expressive qu'on aimerait qu'elle se mette à parler, le savant ballet des ombres et des lumières orchestrées se met en mouvement.

Et vous ne verrez jamais Petra éclairer artificiellement ses sujets, elle passe, elle voit et elle dérobe sans faire de bruit l'instant magique que son oeil a su repérer voire même attendre comme un félin qui va se jeter sur sa proie. L'artiste a vu ce que les autres ont oublié de regarder, c'est bien ainsi que débutent les sentiers de l'art. Ombres, noir et blanc qui se répondent sèchement comme sur un pavé mosaïque, puis la gamme des gris qui étalent sans fin de longs camaïeux de subtilité comme un dialogue efin établi entre les extrèmes. La lumière ne cesse de sculpter à nouveau ce que l'homme a voulu ou ce que la nature transmet et Petra Pierrette Berger comme un papillon agile saisit d'instants en instants cette éternité cachée derrière le moindre détail du temps présent.

Avec elle une 2 CV devient un objet d'art, ce qui n'était pas évident d'entrée de jeu, un Solex une icône et des enfants dans une 4 CV une bande de magiciens. Il faut la voir Petra s'animer devant un sujet qui lui plaît. Son oeil pétille et transperce aussi bien l'objective que le sujet photographié. Et que ce soit une antique voiture populaire, sujet qu'elle affectionne, ou une voiture de grande valeur, l'émotion est là, aussi forte dans les deux cas. Petra réconcilie les extrèmes, donne à voir là où l'on ne pensait même plus aller flâner. La voiture devient prétexte, motif de rencontres , motif à fixer une tranche d'histoire sur la couche argentique de la pellicule.

En fait, le monde en noir et blanc n'existe pas. C'est aussi déformant et abstrait que le pinceau d'un peintre à la technique élaborée, oui mais le code est passé dans le temps, admis par le plus grand nombre pour devenir le messager du passé, l'ambassadeur de la nostalgie. Dans la vie rien n'est jamais fait du jeu des tons de la nuit de du jour mais nous avons appris à aimer cette palette à deux tons et depuis sa disparition il est de bon ton de le rechercher ou d'y revenir. Il y aura une nouvelle ère du noir et blanc, une façon de regarder la vie autrement que sous l'angle aseptisé et finalement fade de l'hyper réalité.

Il y a comme le génie du cinéma italien dans les photos de Petra, du réalisme, une ambiance de la rue, de l'amour entre les uns et les autres, et le linge qui sèche encore à la fenêtre. Petra sans rien dire ouvre la boîte magique du passé pour faire ressortir le présent et l'émotion éclate alors pleine et entière. Il faut savoir aller rechercher le présent dans le passé: voilà le credo de Petra, j'en ai bien l'impression!

L'artiste joue du paradoxe et cela suffit à ouvrir une brèche dans le réel pour entamer ce long voyage dont nous rêvons tous, celui du rêve et des émotions de notre passé. Passe muraille à la Marcel Aymé, fantômes de la mémoire venus réveiller nos larmes j'aime le noir et blanc, les photos de Petra, ces icônes qui me sont familières malgré l'oubli dans lequel je les avais laissées disparaître. J'aime me souvenir que les Solex véhiculaient leur pilote avec une sorte d'insouciance, la légèreté d'un vélo, l'absence totale re réelle vitesse et en ce temps-là la vie était plus belle, le soleil plus brillant qu'aujourd'hui...et le vent du nord les emporte...dit la chanson.

Petra Pierrette Berger sait aussi poser so regard d'aigle sur les monoplaces d'avant-guerre, les Bugatti et autre Delahaye. Elle sait les voir et les montrer tantôt sous l'angle de la bête humaine, tantôt comme légère et filante comme des étoiles. Et puis pour ainsi dire jamais la machine n'est présentée sans un homme, une femme, un couple et des enfants.

L'automobile ancienne est sans cesse guettée et menacée par des risques de classicisme et notre seule et véritable chance de survie, c'est de briser le carcan des intégrismes, d'aimer tout à la fois l'émotion d'une Alvis monoposto de 1936 lancée à pleine vitesse sur les routes de la Normandie mais aussi le visage démodé d'une voiture populaire d'après-guerre, de traquer ce que les voitures n'ont plus, ce charme discret d'une aventure qui n'était pas encore achevée, ce qui en faisait le vecteur de nos rêves, la flèche de notre destin.

Petra aime photographier ce que nous ne savons plus voir, l'alliance de la forme et de l'esprit. Elle possède l'oeil et la griffe d'un designer mais aussi la liberté d'un oiseau toujours libre de se poser ailleurs.

Tant qu'il y aura des artistes comme Petra Pierrette Berger, il nous restera une chance de penser librement et d'aimer nos belles anciennes comme au temps où c'était l'âge d'or!

Sébastien Dulac,
Automobile historique, Novembre 2002