Attention, le petit oiseau va sortir?

Maintenant ou tout le monde a la prétention de faire de la photo, Petre Pierrette Berger s'obstine à faire de la photographie. En noir et blanc, sans les artifices polychrome des superlabos de ce que l'on pourrait appeler les fast food de la photo, si on peut encore attribuer ce nom aux médiocres images de notre époque pressée. Vive le noir et blanc! Les chlichés de Petra prennent le temps nécessaire au tirage. Reniflez les comme une gourmandise et vous sentirez l'arôme subtil et révélateur de l'hyposulfite. La chambre noire est la camera obscura ou cette artiste enferme curieusement des autimobiles. "Attention! Le petit oiseau va sortir!" Et l'on ne bougeait plus, ou presque pas, afin d'être figés en costume du dimanche, papa, maman, la bonne et moi devant notre Pontiac toute neuve, signe de notre promotion sociale. La pellicule était une As de Trèfle ou Kodak Verichrome Pan 25ASA "nuageux clair-100ème à 8" recommandait une notice simpliste illustrée des humeurs du temps: soleil brillant, voilé, nuageux clair... Plus, sombre et l'on s'aventurait dans les aléas de la "pose B"... L'appareil était une Retinette Kodak, cadeau de première communion: avec l'assistance retardateur et supporté par un guéridon de jardin à distance raisonnable j'ai pu figurer sur le cliché. A que c'était beau la photographie qui fixait l'éternité de l'instant. Et puis, il y avait l'anxiété du développement: le rouleau, serré par sa bande gommée était confié au photographe pour développement, puis au tirage, toutes opérations mystérieuses. Ah les belles épreuves sur papier "chamois brillant", glacés au miroir et rognés au massicot cranté. Le Pontiac était arrivée dans la famille en même temps que la Rétinette. On découvrait l'automobile en famille. Et je découvrais seul les mystères insondables du cadrage et de la profondeur de champs. Confronté aux perspectives sableuses et salées du Mont St. Michel je découvris que la photo imposait l'un ou l'autre. C'était l'auto ou la basilique, mais pas les deux. Mystères de la physique, et de l'optique compris plus tard en 5ème. Alors?Alors? Petra la photographe fait de la photo moderne à l'ancienne mais sans faire du neuf avec du vieux. Ce ne sont pas des photos anciennes, ce sont desz photos actuelles ou passent souvent des autos d'un autre temps comme autant de souvenirs bien vivaces. Il y a des similitudes entre le démarrage d'une Bugatti de 1927 et le tirage sur papier en noir et blanc: il faut du temps. Le temps pour faire lentement chauffer le moteur d'une part; le temps de laisser monter l'image du fond du bac d'autre part. Et toujours l'odeur: l'hyposulfite est à la photographie ce que l'huile de ricin est aux automobiles racées. Ces photos ce sont vous, nous, un peu tout le monde que l'on a croisé un jour, de la 2CV de la tante Agathe vers Le Tréport à la Rolls-Royce d'une rombière de Chantilly. Ah, qu'il faut se donner du mal pour faire marcher ces automobiles: on tourne des manivelles, on pousse, on tire et l'on se penche sous un capot béant qui semble vouloir vous engloutir. Et bien, la véritable photographie c'est tout aussi compliquée. Le tout en noir et blanc, images extraordinaires d'un automobilisme hors de l'ordinaire: "Clic! Clac! Merçi Petra".

JACQUES POTHERAT (MAI 1999)